Objet, déchet





Flotte de camions de la ville de Strasbourg.



« La plupart des biens durables de consommation sont devenus des agrégats de plus en plus complexes de matériaux très divers, surtout du plastique - et en grandes quantités. On note un nombre croissant d’exigences sociales et politiques au sujet du recyclage de ces matériaux. Que peut on faire ? La question exige une nouvelle approche de la part des designers, et finira certainement par avoir une influence structurelle et est étique d’une portée considérable, et ainsi changer les notions de conception, de fabrication d’utilisation et d’aspect des produits. »
Victor Papanek
« The New Aesthetic : Making the future work » in the green imperative. Natural design for the real world - 1973



Hyperobjets 


En référence au livre The Ecological Thought, « La pensée écologique » de Timothy Morton, nous pouvons utiliser le terme « hyperobjet » pour nommer les déchets dans la mesure où ils sont massivement répartis dans le temps et l’espace. Les déchets envahissent nos territoires.
Timothy Morton définit l’hyperobjet ainsi : “Un hyperobjet peut être le produit extrêmement durable de la fabrication humaine directe, comme le polystyrène ou les sacs en plastique, ou bien la totalité de la machinerie vrombissante du capitalisme.”

Quelle que soit la dimension, spatiale ou terrestre, il me semble interessant de nommer le déchet comme un hyperobjet au regard de sa quantité et de son envahissement face à l’homme. 
De plus, la notion d’intérieur ou d’appartenance qui existe dans l’hyperobjet est transposable avec le déchet car nous sommes toujours dedans ou (pire) nous en faisons partie. 

“La pensée écologique doit donc faire perdre pied à l’humain en le reposant de force sur le sol, c’est-à-dire debout sur un gigantesque objet appelé Terre à l’intérieur d’une gigantesque entité appelée biosphère. Cet enracinement de Kant commença en 1900.
La phénoménologie en soi est ce qui commence à faire descendre le kantisme sur Terre, mais ce sont les hyperobjets et l’OOO qui me convainquent vraiment qu’il est impossible d’échapper au champ de gravitation de « la sincérité », de « l’ingéniosité », de l’être-là . Non parce qu’il y a un , nous nous en sommes déjà débarrassés. Je dois ici me séparer de l’écophénoménologie, qui persiste à régresser vers des fantasmes d’enchâssement.
Non, nous ne sommes pas au centre de l’univers, mais nous ne sommes pas non plus dans la tribune VIP au-delà de ses limites. Prise de conscience profondément troublante, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est le vrai contenu de la conscience écologique. (…)...

“D’abord, nous sommes à l’intérieur d’eux, comme Jonas dans le ventre de la baleine. Cela signifie que chacune de nos décisions est, en quelque sorte, liée aux hyperobjets. Ces décisions ne se limitent pas à des phrases dans les textes concernant les hyperobjets. Quand je tourne la clef de contact de ma voiture, j’établis un lien avec le réchauffement de la planète. Quand un romancier décrit l’émigration vers Mars, il établit un lien avec le réchauffement de la planète. Pourtant, mon geste est intimement lié aux décisions philosophiques et idéologiques résultant de la mathématisation du savoir et de la vision de l’espace et du temps comme des contenants plats et universels (Descartes, Newton). La raison pour laquelle je tourne ma clef de contact – la raison pour laquelle la clef envoie un signal au système d’injection de carburant, qui démarre le moteur – est le résultat d’une série de décisions sur les objets, le mouvement, l’espace et le temps. L’ontologie est donc un terrain politique vital et contesté. (…) Dans l’ombre menaçante des hyperobjets, les décisions contemporaines visant à enraciner l’éthique et la politique dans des formes de pensée du processus et de relationnisme un peu rapidement assemblées pourraient ne pas simplement être hâtives – elles pourraient faire partie du problème.”

Référence :
Hyperobjets, Philosophie et écologie après la fin du monde de Timothy Morto, éditeur Cité du design
https://www.cairn.info/revue-multitudes-2018-3-page-109.htm#no1



Déchets triés, société triée


Voici un reportage de 1973 qui présente un des premiers centre de tri aux Etats Unis.



Lien entre richesse et pollution _ 1973
Interview du sociologue Alain Touraine

Ce reportage aux Etats-Unis sur le recyclage des déchets montre l'exemple d'une usine de College Park, près de Washington, fonctionnant avec des centrifugeuses. Tout comme à Los Angeles, où des centres de tris ont été récemment installés. Alain Touraine réagit à ces initiatives en expliquant que le recyclage n'est pas la solution à l'augmentation exponentielle de la production de déchets. Il rappelle également que cette pollution relève surtout des classes sociales les plus riches.

On parle dans ce reportage de « chiffonnier industriel », comme si ce métier de ramassage à échelle humaine peut rester le même en devenant industriel.
Il est interessant de voir que sur ce site les déchets sont évidemment triés mais surtout tout de suite concassés et déchiquetés pour redevenir au mieux de la matière seconde.


« Il ne s’agit pas simplement d’être bien gentil, d’être un bon citoyen. On vous bourre votre boîte à lettre de papiers que vous n’avez pas demandé et qui sont finalement des stimulus non souhaités ; prospectus publicitaires que vous êtes  obligés d’aller transporter  à 20 km de votre domicile pour rendre service. Là je trouve qu’on aboutit à une certaine absurdité. »

Autrement dit pour vous, au niveau des objets au moins, la notion de gaspillage l’emporte sur la notion de déchets

« La notion de gaspillage c’est une notion tout à fait essentielle, parce que, toute catégorie dirigeante dans l’histoire se caractérise à la fois par son austérité par sa capacité d’investir et au niveau de la consommation par son gaspillage. Et ce qui caractérise notre société c’est que nous européen, nous gens des pays riches, une grande proportion d’entre nous sommes devenus des dominants à l’échelle mondiale, et donc nous gaspillons et non seulement nous gaspillons mais nous salissons les autres. J’ai été frappé, sortant de la Californie américaine et entrant dans la Californie Mexicaine, la basse Californie, de voir pendant plus de cent kilomètres au-delà de Tijuana au-delà de Ensenada, de voir une côte très belle qui était entièrement abîmée par les détritus par les ordures de la riche Californie américaine. Ce n’était que boites de conserves, décharge non publique, mais décharge de fait et cela au bord de la mer sur plus de cent kilomètres.

Et je pense que cette situation là, vous indique qu’il y a aussi un certain rapport social à lire dans les déchets.
Je veux dire que le gaspillage c’est la capacité qu’à un centre dirigeant d’accumuler des ressources et de les transformer en détritus. Il est évident que les centres urbains les plus riches évacuent leurs ordures, évacuent tous les détritus de la ville urbaine vers les catégories socialement les plus basses.
Vous voyez des HLM se construire auprès de tas d’ordures. On pourrait presque dire que le rapport de la production et du détritus n’est qu’un signe physique du rapport social.
À partir d’une matière on fait un produit brillant, beau, utile, symbole de richesse et de l’autre côté on rejette des ordures. Et bien cette différenciation de l’objet brillant et l’ordure ce n’est que la forme par laquelle la société utilise des ressources des forces de production et les transforme : d’un côté en richesse et domination sociale et de l’autre côté en catégorie subordonnée ou exploitée. »  

            Alain Touraine
À retrouver sur le site de l’INA :
https://www.ina.fr/video/I20265067/alain-touraine-lien-entre-richesse-et-pollution-video.html